Risque chimique : ce que vous décidez aujourd'hui se lira dans vingt ans
L'amiante recule, mais les cancers broncho-pulmonaires reconnus qui lui sont liés ont presque doublé depuis 2000. Pourquoi mesurer l'exposition maintenant, y compris chez vos clients.

« En sécurité, l'erreur se paie le jour même. En santé chimique, elle se paie une génération plus tard, quand plus personne ne fait le lien. » Cette phrase de Christophe Lacu, auditeur MASE, résume la difficulté du risque chimique. Ce que vous décidez aujourd'hui, mesurer ou non, protéger ou non, ne se verra dans aucun tableau de bord avant longtemps. Cela se lira dans les statistiques, dans vingt ans.
L'amiante, ou les deux horloges du risque chimique
Les chiffres de l'Assurance Maladie (Risques professionnels) sur l'amiante commencent par une bonne nouvelle. Au total, les maladies professionnelles reconnues liées à l'amiante sont passées de 3 321 en 2000 à 2 057 en 2024, soit 38 % de moins. L'amiante recule.
Ce total recouvre pourtant deux courbes qui ne racontent pas la même histoire :
- les affections non cancéreuses de l'amiante passent de 2 939 à 1 298 entre 2000 et 2024, soit plus de deux fois moins. La prévention a produit son effet ;
- les cancers broncho-pulmonaires liés à l'amiante passent de 382 à 734 sur la même période. Ils ont presque doublé.
Ce n'est pas une aggravation, c'est un décalage d'horloge. L'amiante a été interdite en France en 1997. Les cancers reconnus en 2024 viennent d'expositions des années 1980 : les malades d'aujourd'hui ont respiré leurs fibres bien avant. « Ce que vous voyez baisser aujourd'hui est le fruit de décisions prises il y a vingt ans, souligne Christophe. Ce que vos salariés respirent ce matin se lira dans les statistiques de 2046. »
Deux précisions, par honnêteté. Ces chiffres comptent des reconnaissances, pas des malades. Et les mésothéliomes ne figurent pas dans les séries annuelles utilisées ici.
Mesurer l'exposition maintenant, seule réponse possible
C'est la conséquence la plus inconfortable : aucun indicateur de résultat ne détectera une exposition en cours. Le nombre de maladies professionnelles reconnues cette année ne dit rien de ce que vos équipes respirent ce matin. Il raconte des expositions anciennes. C'est la limite de tous les indicateurs qui comptent les dégâts.
D'où la seule réponse possible, pour Christophe : mesurer maintenant. Le référentiel MASE 2024 le prévoit explicitement.
- Question 3.3.19 : les contrôles des niveaux d'exposition du personnel sont-ils réalisés ? Elle vaut 20 points, doublés lors de l'audit de renouvellement.
- Question 3.4.4 : ces mesurages doivent remonter au bilan.
Un mesurage isolé ne suffit pas. Les niveaux d'exposition mesurés, et leur évolution, forment un vrai indicateur de prévention, au même titre que les produits dangereux supprimés. C'est là que la prévention a le mieux fonctionné depuis 2000. Dans la lecture de Christophe, si les reconnaissances liées aux poussières et aux allergies ont été divisées par deux, c'est parce qu'on a aspiré à la source et substitué les produits. Le premier des neuf principes généraux de prévention du Code du travail, repris par le référentiel MASE en 3.1.13 pour 80 points, est d'ailleurs d'éviter les risques, pas de les faire supporter. La question 3.1.5 (l'analyse des risques intègre-t-elle la santé ?) fait aussi partie des 14 questions santé du référentiel MASE 2024.
Quand c'est le client qui expose vos salariés
C'est le quotidien de beaucoup d'entreprises qui interviennent sur les sites de leurs clients : vos équipes travaillent sur des installations qui ne sont pas les vôtres, au contact de produits que vous n'avez pas choisis. Christophe pose la question sans détour. Votre client expose vos salariés à un risque chimique. Votre obligation, c'est :
- le signaler et attendre sa réponse ?
- lui demander officiellement ses analyses de risques et ses mesurages ?
- protéger vos salariés, même s'il ne fait rien ?
- aucune, puisque c'est son installation et sa responsabilité ?
La bonne réponse combine la deuxième et la troisième. Signaler puis attendre ne protège personne. Et la quatrième est précisément l'idée à abandonner. Concrètement, trois réflexes :
- Demander, par écrit. Les analyses de risques du client, les mesurages réalisés sur ses installations et sur son personnel.
- Vérifier les interdits. Certains produits sont interdits aux travailleurs temporaires, aux femmes enceintes, aux mineurs. Ce sont des interdictions, pas des recommandations.
- Protéger, quoi qu'il arrive. Si le risque est avéré, identifié et important, vous protégez vos salariés, même si le client fait le sourd. Cela peut aller jusqu'à retirer une équipe du poste.
Le référentiel MASE cote cette situation à 50 points, en 3.2.23 : sur intervention chez un client, l'employeur a-t-il pris en compte les exigences particulières ?
La sous-traitance ne transfère pas l'obligation
C'est la phrase que Christophe tient à faire passer : « Votre client ne devient jamais l'employeur de vos salariés. La sous-traitance ne transfère pas l'obligation. »
Le Code du travail désigne clairement qui porte cette obligation. Selon l'article L. 4121-1, « l'employeur prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs ». L'installation est celle du client, mais les salariés sont les vôtres. Le contrat de sous-traitance organise la relation commerciale. Il ne vous dispense pas de savoir à quoi vos équipes sont exposées.
Demander des mesurages à un client peut sembler délicat dans une relation commerciale. C'est pourtant la seule façon de savoir ce que respirent vos équipes, et une demande écrite garde la trace de votre démarche. Si la réponse ne vient pas, la règle ne change pas. Christophe la résume ainsi : « Si le risque est avéré, identifié et important, je protège mes salariés, même si mon client fait le sourd. »
Ce que vous pouvez faire dès lundi
- Vérifiez vos contrôles d'exposition. Sont-ils réalisés (3.3.19) ? Leurs résultats remontent-ils au bilan (3.4.4) ? Suivez-vous leur évolution dans le temps ?
- Pour chaque intervention chez un client, demandez par écrit ses analyses de risques et ses mesurages. Conservez la demande comme la réponse.
- Contrôlez les interdits avant d'affecter une équipe : travailleurs temporaires, femmes enceintes, mineurs.
- Cherchez d'abord à supprimer. Chaque produit dangereux supprimé est une exposition de moins, et un indicateur de prévention de plus.
- Appuyez-vous sur votre service de santé au travail. Il fait de la métrologie, il dispose d'ergonomes, il est compétent pour vous accompagner dans vos mesurages.
Chez BS Facility, Christophe Lacu accompagne les entreprises dans la prévention des risques, la préparation de leurs interventions chez leurs clients et les exigences du référentiel MASE. Découvrez notre expertise HSE, ou parlons de vos situations d'exposition : Échanger avec nous.
Questions fréquentes
Que faire quand un client expose vos salariés à un risque chimique ?+
Trois réflexes. Demandez par écrit au client ses analyses de risques et les mesurages réalisés sur ses installations et sur son personnel. Vérifiez les interdits : certains produits sont interdits aux travailleurs temporaires, aux femmes enceintes et aux mineurs. Enfin, si le risque est avéré, identifié et important, protégez vos salariés, même si le client ne répond pas.
La sous-traitance transfère-t-elle au client l'obligation de protéger les salariés ?+
Non. Le client ne devient jamais l'employeur de vos salariés, et la sous-traitance ne transfère pas l'obligation. L'article L. 4121-1 du Code du travail impose à l'employeur de prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. Le référentiel MASE 2024 cote d'ailleurs la prise en compte des exigences particulières lors d'une intervention chez un client (question 3.2.23, 50 points).
Pourquoi les cancers liés à l'amiante augmentent-ils alors que l'amiante est interdite ?+
L'amiante est interdite en France depuis 1997, mais les cancers broncho-pulmonaires reconnus en 2024 viennent d'expositions des années 1980. Selon l'Assurance Maladie, ils passent de 382 à 734 entre 2000 et 2024, quand les affections non cancéreuses tombent de 2 939 à 1 298. Au total, les reconnaissances liées à l'amiante reculent de 38 %. C'est un décalage d'horloge, pas une aggravation.
Que dit le référentiel MASE 2024 sur la mesure de l'exposition au risque chimique ?+
La question 3.3.19 demande si les contrôles des niveaux d'exposition du personnel sont réalisés. Elle vaut 20 points, doublés lors de l'audit de renouvellement. La question 3.4.4 prévoit que ces mesurages remontent au bilan. Comme aucun indicateur de résultat ne détecte une exposition en cours, mesurer maintenant reste la seule façon de savoir ce que respirent les salariés.

Christophe Lacu a passé 20 ans à la prévention et à la sécurité : ingénieur sécurité sur de grands chantiers, puis responsable QSE en entreprise. Auditeur MASE, membre de COPIL MASE et contributeur de la MASE Académie, il place le facteur humain au cœur de sa méthode. Il a cofondé BS Facility avec Fanny Le Dorze.


